«Ma vision de la masculinité avait volé en éclats»

Philipp Spiegel a été testé positif au VIH en 2013. Le diagnostic est tombé sans crier gare et a changé sa philosophie de vie tout comme sa perception de la masculinité et de la sexualité. Il raconte ici en toute franchise et sans fausse pudeur comment le diagnostic l’a déstabilisé dans sa condition d’homme et comment il a développé une nouvelle conscience de soi.

©David Arnoldi

Philipp Spiegel

Dans ma vie de photographe, je m’appelle Christoph Philipp Klet-termayer. Dans ma vie d’auteur et d’artiste, je m’appelle Philipp Spiegel – un pseudonyme que j’utilise uniquement pour mes travaux en relation avec le VIH et qui me permet de prendre de la distance.

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Octobre 2019 | Philipp Spiegel

Dans les premiers mois qui ont suivi le diagnostic, le VIH a dominé tous les aspects de ma vie. Il me pesait non seulement d’un point de vue médical, mais aussi psychologique, ce dont je n’ai pris conscience que bien plus tard. Je me mettais à douter de tout, surtout de moi-même. Je remettais en question le moindre de mes actes, la moindre de mes pensées ou opinions. J’avais attrapé le VIH – comment pouvais-je encore me faire confiance ? Hormis ces doutes, une autre question me taraudait: celle de ma masculinité perdue – et de ce qu’elle signifiait pour moi

La masculinité comme concept

J’étais affaibli, abattu, dépendant de l’Etat et de médicaments. Je n’étais pas en mesure de survivre sans l’aide d’autrui. A cela s’ajoutait la crainte du sexe – le sentiment d’être toxique et d’être perçu comme sexuellement dangereux. Ma confiance en moi était brisé en mille miettes, un sentiment d’impuissance m’envahissait tout entier. Ma vision de la masculinité avait volé en éclats. C’est vrai, mon ancienne définition avait collé à un cliché bien connu : l’artiste qui fume et qui boit, qui voyage à travers le monde à la recherche d’aventure et de femmes. Trop arrogant et trop cool pour le mainstream.Et tandis que j’aimais ce rôle, je haïssais passionnément les autres clichés masculins. Le fitness, le football, les voitures et les motos étaient pour moi des occupations ridicules. J’avais forgé ma vision de la masculinité en puisant dans la littérature, non dans des magazines masculins. Je cherchais ma testostérone dans des citations de Kundera ou d’Henry Miller – pas dans des articles puérils du genre «Comment avoir les muscles dont tu as toujours rêvé». Je constatais sans cesse que c’étaient précisément les hommes avec les plus gros muscles et le plus de tatouages, les barbes de hipster et les chignons les plus décoiffants qui fuyaient les véritables aventures, qui se contentaient de poser devant l’objectif, avides de likes. Je me moquais de ces personnages sur Instagram qui mettaient en scène leur masculinité à grand renfort de clichés. Tandis qu’ils faisaient des selfies de yoga à Bali, je buvais de l’eau-de-vie avec des rebelles maoïstes dans des bars illégaux à Katmandou. Je pouvais du moins opposer mes propres clichés masculins à leur superficialité

L’homme invisible

Tout ce qu’il me restait après le diagnostic, c’étaient des souvenirs. Souvenirs d’une vie d’avant où j’avais du moins vécu à fond mes propres préjugés, où j’avais été l’aventurier qui parle gentiment de ses voyages et de littérature. De fait, le VIH avait aussi mis à mal cette image de la masculinité. Et il ne restait plus rien. Ces doutes anéantissaient ma propre image – de photographe, d’aventurier, d’amant et d’homme. Je me retrouvais brusquement tout seul dans les galeries, les bars et les discothèques, muré dans l’inquiétude. La tension dans mon regard, dans mes muscles et mes pensées dominait mon corps. J’étais figé, anxieux, et je ne souhaitais rien d’autre qu’être invisible. Je ne pouvais plus observer les événements que depuis une certaine distance. Les femmes et l’intimité s’étaient éloignées à des annéeslumière. Tout était pourtant si simple avant. Si facile d’engager la conversation, de sourire, de flirter, de plaisanter. Mais j’étais comme paralysé, mon état de choc semblait insurmontable. Des pensées m’assaillaient: que pourrais-je lui dire? Jusqu’où faut-il que je me confie? Dire que je suis toxique? Infecté? Souillé? Lorsque je devais parler de moi au pied levé, j’avais la bouche sèche et je trouvais mille prétextes pour fuir. J’inventais des histoires pour parler de tout sauf de moi. La pensée de l’intimité me faisait peur. J’étais ramené à mon adolescence, lorsque la simple pensée du contact d’une femme déclenchait un tremblement nerveux. Mais là, j’étais marqué au sceau de la souillure suprême: la séropositivité. Je me languissais de ma vie d’avant.

Rencontres et sexe: l’angoisse

Au cours des rares rencontres que j’ai faites, j’ai parfois évoqué timidement et craintivement ma séropositivité. Hélas, mon honnêteté a été récompensée la plupart du temps par le rejet ou le silence radio. Cela n’a fait qu’augmenter ma crainte du rejet. La peur de l’échec au lit est venue s’ajouter à l’apitoiement sur mon sort. Les quelques occasions sexuelles qui ont suivi le diagnostic étaient empreintes d’inquiétude et d’idées plutôt pathétiques. Crispé, nerveux et avec l’intellect en surchauffe, je ne pouvais jamais me laisser aller. Pendant l’acte sexuel, une voix – la mienne – criait dans ma tête: mais qu’est-ce que tu fais? Peux-tu te fier au seuil de détection? Aux médecins? Et si le préservatif se déchire? Oups, tu as déjà éjaculé? Que vas-tu lui dire maintenant? C’est vraiment gênant! Les rencontres et le sexe étaient de plus en plus souvent liés à quelque chose d’éprouvant et d’angoissant. La plus belle chose au monde avait désormais une connotation négative. Mon identité sexuelle et ma vision de la masculinité, de l’aventure, des femmes, du sexe et de la liberté étaient enterrées.

L’homme nouveau?

Une nouvelle image de l’homme devait émerger, une nouvelle définition, un nouveau masque, un nouvel ego. Mais où allais-je trouver ça? A l’ère des médias sociaux comme Instagram et consorts, les images de la masculinité suggérées jour après jour me mettaient sous pression. Je n’étais pas assez baraqué, pas assez cool, pas assez sexy, je n’avais pas de tatouages, pas de beaux cheveux, pas de barbe sympa. Et personne à mes côtés en bikini ravageur. Ni en ligne ni hors ligne. Même dans les organisa-tions de lutte contre le sida, il n’y avait que des brochures avec de jeunes hommes musclés et photoshopés en sous-vêtements qui souriaient de façon très décontractée. Je ne ressemblais pas à ça du tout. Je n’avais pas ces muscles, cette peau sublime. Avec mon ventre nourri à la bière et mes boutons, je me sentais à côté de la plaque.

Ma perception de la mas-culinité et de la sexualité a énormément changé. Au lieu d’évoquer timidement le VIH lors de mes rencon-tres, j’en parle aujourd’hui ouvertement et fièrement, tout comme de ma ré-flexion sur ma sexualité.

Avant le VIH, j’avais pu compenser ces attentes face à «l’homme moderne» par mes autres qualités. Les ignorer, les trouver ridicules. Mais dans ma nouvelle situation, elles contribuaient à exacerber mon sentiment d’insuffisance. Tout ce qu’il me restait après le diagnostic, c’était le VIH. La plus grande des tares. Une masculinité castrée. Surtout dans les premiers mois, lorsque tout tournait autour des consultations médicales, de la tolérance des médicaments et de la confrontation avec ma nouvelle vie, l’image que j’avais de moi n’était plus qu’un débris du passé. J’ai fini par reconnaître ce que le VIH m’avait pris en réalité: ma sexualité. Ce que j’avais toujours considéré comme mon bien le plus précieux et ma liberté suprême. Et bien que ma nouvelle situation m’ait été imposée, elle m’a permis. de me confronter précisément à cela. J’avais perdu mon image de moi-même, il fallait que je la redéfinisse, que je la redessine. Surmonter le traumatisme de l’infection et l’accepter, cela voulait dire qu’il n’y avait pas moyen de revenir à mon ancienne vie.

Reconstruction

Cette aventure, ce voyage intérieur a duré des années. Et sans mes amis, ma famille et beaucoup, beaucoup d’heures de thérapie, il n’aurait pas été possible. Mais il était grand temps de l’entreprendre. Ma vision de la masculinité était aussi sclérosée et désuète que celle dont je m’étais toujours moqué. Alors j’ai emballé mes affaires, mes expériences, ma vie amoureuse et mes amitiés, et j’ai tout emporté pour affronter ce voyage. J’ai dû commencer par me pardonner à moi-même avant de pouvoir reconstruire un nouveau moi, un moi inconnu.Lorsqu’il s’agit de se définir soi-même, on n’arrive jamais vraiment au bout de sa tâche. Enfant des années 80, je conserve en moi de vieux clichés qui ne se renouvellent que lentement, mais sûrement. Ma perception de la masculinité et de la sexualité a énormément changé. Au lieu d’évoquer timidement le VIH lors de mes rencontres, j’en parle aujourd’hui ouvertement et fièrement, tout comme de ma réflexion sur ma sexualité. Bien sûr, il arrive que l’on m’oppose une fin de nonrecevoir, mais la plupart du temps, je parviens à séduire grâce à ma nouvelle confiance en moi. Avec franchise, honnêteté, humour même. Parmi les découvertes générées par ce processus, il convient de relever la gratitude et l’humilité, deux qualités auxquelles je n’avais jamais songé avant mon diagnostic. Aujourd’hui, je savoure plus que jamais mon bien le plus pré-cieux, ma sexualité. J’ai regagné une confiance en moi qui me permet de ne plus me laisser intimider par des images de masculinité sug-gérées, et d’en rire à la place. Je n’ai toujours ni tatouages, ni barbe, ni chignon, ni muscles à faire pâlir d’envie en photo. Je n’ai pas de voiture, pas de moto – juste un vieux vélo. Et je ne m’envole pas vers les plages photogéniques de Thaïlande. J’ai bien mieux que cela.