Entretien avec Andreas Lehener, directeur de l’Aide Suisse contre le Sida

«Les fausses idées sont à l’origine de la discrimination et de la stigmatisation»Le VIH ne se transmet plus sous traitement efficace. En Suisse, c’est vrai pour plus de 95 pour cent des patients séropositifs. Or, bien que la déclaration suisse (Swiss Statement) ait rendu l’in- formation publique en 2008 déjà, celle-ci est loin d’être connue de tous. Au cours des dernières années, l’Aide Suisse contre le Sida a informé les gays, mais pas la population générale. Elle entend changer les choses grâce à une nouvelle campagne. Andreas Lehner, nouveau directeur de l’Aide Suisse contre le Sida, explique dans un entretien pourquoi c’est important, pourquoi le message n’a pas très bien passé jusqu’ici et comment faire pour réussir

Andreas Lehner Directeur
Andreas Lehner dirige le secrétariat de l’Aide Suisse contre le Sida depuis septembre 2018.

Si le virus n’est pas détectable, il ne peut plus se transmettre. C’est ce que la campagne #undetectable a enseigné aux gays jusqu’à présent. La campagne s’adresse désormais à tous. Pourquoi?

Premièrement, parce qu’il est grand temps que s’impose une vision du VIH et du patient séropositif qui corresponde au stade actuel des connaissances scientifiques. Les séropositifs sont encore trop souvent considérés comme des risques latents pour les autres. Or, moins de cinq pour cent de tous les patients séropositifs en Suisse sont susceptibles de transmettre encore le virus. Mais les fausses idées sont à l’origine de la discrimination et de la stigmatisation.

Et deuxièmement?

Comme le traitement supprime la charge virale au point que le virus ne peut plus se propager, il constitue aujourd’hui un élément clé de la prévention. C’est parce qu’elles le savent que la plupart des personnes séropositives veulent commencer le traitement sans attendre, ce qui permet d’abaisser la charge virale rapidement. A l’heure actuelle, le virus se transmet la plupart du temps parce que les gens ne connaissent pas leur statut. Par conséquent, faire un dépistage et connaître son statut sont essentiels aujourd’hui. Plus la stigmatisation s’atténue, moins on a peur de faire le dépistage.

Le message a été rendu public pour la première fois en 2008, mais ce n’est que maintenant que commence une vaste campagne. Pourquoi avoir attendu si longtemps?

Il y a plusieurs raisons. Pour commencer, la déclaration suisse dont vous parlez était formulée sur un mode défensif. On parlait d’absence d’infectiosité pour autant que toute une série de conditions soient réunies, par exemple qu’un patient sous traitement efficace n’ait pas d’autre infection sexuellement transmissible. Au début, certains professionnels ont aussi émis des doutes quant à la validité générale d’une telle déclaration.

Doutes qui sont aujourd’hui balayés?

Totalement, oui. Suite à la déclaration suisse, trois études très complète sont été réalisées entre 2011 et 2016 avec des séropositifs sous traitement qui avaient des rapports sexuels sans préservatif avec leurs partenaires. Qu’il s’agisse de rapports homosexuels ou hétérosexuels, les résultats sont éloquents: il n’y a eu aucune transmission du VIH pour plus de 75 000 actes, et ce indépendamment des conditions citées à l’origine, par exemple l’absence d’autres IST. S’appuyant sur ces faits, des scientifiques ainsi que des représentants de l’OMS, de l’ONUSIDA et des principaux ministères nationaux de la santé ont dès lors confirmé unanimement cette année, à l’occasion de la Conférence internationale sur le sida à Amsterdam: indétectable égale intransmissible. Un point c’est tout.

C’est seulement maintenant que vous vous adressez au grand public – parce que le message était trop compliqué avant ?
C’est un aspect important. Non seulement le message était trop compliqué à cause des conditions supplémentaires associées à la déclaration centrale, mais nous autres professionnels et organisations travaillant dans ce domaine avons dû apprendre ce que cette découverte signifiait, et pour qui. Pour commencer, l’attention s’est portée simplement sur les personnes vivant avec le VIH. Chez les patients bien informés, la déclaration a suscité une joie débordante et un soulagement incroyable. Rendez-vous compte: vous vivez depuis des années avec la conviction de représenter un danger pour les autres et en particulier pour votre compagnon ou compagne. Dans ce cas, le message affirmant que vous ne pouvez plus transmettre le virus signifie bien plus que des rapports sexuels sans préservatif. Il entraîne une toute nouvelle vision de soi-même, une véritable libération.    

Au début, c’était donc essentiellement un message destiné aux séropositifs?

Exactement. Mais très rapidement on a vu le potentiel du point de vue de la santé publique: le traitement comme prévention. Ce slogan a circulé dans les milieux professionnels et suscité la controverse. On s’est demandé par exemple s’il valait peut-être mieux ne pas trop en parler pour ne pas contrecarrer involontairement l’usage des préservatifs. Mais la question la plus difficile a été: comment emballer tout cela dans un message qui puisse atteindre tout le monde? Car au début, les professionnels du VIH et les organisations du monde entier ont abordé le sujet de manière très théorique et n’ont pas pu l’exprimer clairement.    

Comment cela s’est-il manifesté?

Pendant quelque temps, nous avons essayé de porter le débat du «traitement comme prévention» à la connaissance du public. Mais si le sujet est capital pour la santé publique, l’individu se trouve très démuni face à lui. Le message ne doit pas cibler la société dans son ensemble, mais l’individu. Aux Etats-Unis, les organismes de prévention ont même testé l’efficacité de différents slogans. Il est apparu une fois de plus que, dans une perspective très personnelle, les slogans qui marchent pour les séropositifs ne sont pas les mêmes que pour les séronégatifs. Un slogan tel que «Je ne le transmets pas!» serait approprié pour les premiers, alors qu’il faudrait plutôt dire pour les autres: «Il ne peut pas se transmettre.»

Comment la campagne actuelle aborde-t-elle le sujet?

Dans le cadre de la campagne pour le premier décembre, nous allons utiliser un message émotionnel et encourager l’ensemble de la population à faire front commun pour l’amour et contre la peur. La société tout entière doit comprendre qu’il est totalement injustifié d’avoir peur des personnes séropositives. Nous devons rester vigilants face au virus, mais là où il est dangereux: à savoir en Suisse dans de très rares cas chez des personnes diagnostiquées séropositives, mais surtout chez les personnes qui croient qu’elles sont séronégatives.

Stéphane Praz

Plus informations :  

Entretien RTS 10.11.2018, avec Florent Jouinot de l'Aide Suisse contre le Sida

#undetectable: VIH indétectable et non infectieux ? et  Protection par le traitement

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