De la déclaration suisse à «U = U»

La nouvelle tombée pendant la Conférence sur les rétrovirus de 2008 à Boston a fait l’effet d’une bombe: la commission qui s’appelait alors Commission fédérale pour les problèmes liés au sida (CFS) venait de publier dans le Bulletin des médecins suisses une prise de position affirmant que les personnes suivant un traitement efficace contre le VIH ne transmettaient pas le virus. La preuve définitive des thèses d’alors, reposant sur des bases scientifiques, a suivi dix ans après, à l’occasion de la Conférence internationale sur le sida qui s’est tenue cette année à Amsterdam. Un commentaire de David Haerry

David Haerry
David Haerry est le président du Conseil Positif Suisse. Il vit avec le VIH depuis plus de trente ans.

Novembre 2018|David Haerry

A l’époque, j’étais au courant des discussions en cours au sein de la CFS et de l’imminence de la publication. J’étais conscient depuis longtemps que le traitement devait influer sur le caractère infectieux: les accidents survenus – à moi et à d’autres personnes – lors de rapports sexuels où le virus n’avait visiblement pas été transmis étaient trop nombreux. J’avais compris lors du congrès de Glasgow en 2006 qu’il fallait en parler. Des chercheurs de Madrid y avaient présenté les données de 76 couples sérodifférents qui avaient souhaité avoir un enfant. La seule mesure de protection prise était le traitement du partenaire séropositif et les enfants étaient tous en bonne santé. En Suisse, on préparait la publication de la déclaration de la CFS de façon très minutieuse. Les organisations locales de lutte contre le sida avaient reçu du matériel d’information et les collaborateurs avaient été formés. L’enthousiasme n’était pas partout le même en Suisse. Certains chercheurs ont émis des critiques et il y a avait du scepticisme même au sein de l’Office fédéral de la santé publique. Je participais à un forum de la Société internationale de lutte contre le sida lorsque la nouvelle de Suisse est tombée. Il n’y avait malheureusement pas de version officielle en anglais et la première déclaration d’une agence de presse était partiellement erronée. «Vous êtes devenus complètement fous, vous les Suisses», a déclaré spontanément un chercheur de renom. Les réactions étaient si émotionnelles que j’ai dissimulé la ligne indiquant «Switzerland» sur mon badge de la conférence.

Points faibles de la déclaration suisse de 2008

Parmi les activistes du VIH, les avis étaient partagés, allant de l’enthousiasme le plus vif à l’inquiétude et au rejet. «Ouf, je ne suis plus la bombe mortelle au lit», a dit un collègue grec. Un autre m’a écrit du Canada: «Je comprends le message destiné aux couples souhaitant avoir un enfant. Mais j’ai peur que les gays qui changent souvent de partenaire fassent fi de toute prudence et qu’ils arrêtent de se protéger». Et un Français est allé jusqu’à dire: «Vous autres Suisses, avec votre éthique protestante, pouvez peut-être mettre en oeuvre une telle stratégie. Chez nous en France, on peut l’oublier. Votre façon de faire est irréfléchie et dangereuse». Toutes ces réactions montraient clairement que le message nuancé de la CFS n’avait pas été reçu comme tel.

«Ouf, je ne suis plus la bombe mortelle au lit», a dit un collègue grec.

On voulait avant tout épargner la peur d’une infection aux couples désireux d’avoir un enfant tout en protégeant mieux les personnes séropositives d’accusations injustifiées. A l’époque, les rapports sexuels non protégés étaient considérés, en Suisse et ailleurs, comme des lésions corporelles graves, même s’il n’y avait pas eu transmission du VIH. La déclaration de la CFS, connue sous l’appellation de «Swiss Statement» ou déclaration suisse, avait effectivement des points faibles: on avait peu de données tangibles et toutes provenaient d’un contexte hétérosexuel. De plus, les témoignages n’étaient valables que pour les pays où la charge virale pouvait être déterminée de manière fiable. En outre, il est impossible de prouver qu’un événement attendu, en l’occurrence la transmission du VIH, n’a pas lieu. Les auteurs en étaient bien conscients. Ils ont été surpris de la violence des réactions à l’étranger.

«Vous autres Suisses, avec votre éthique protestante, pouvez peut-être mettre en oeuvre une telle stratégie. Chez nous en France, on peut l’oublier. Votre façon de faire est irréfléchie et dangereuse.»  

Mais les résistances les plus vives sont venues de chercheurs en médecine reproductive qui lavaient les spermatozoïdes en laboratoire. La prise de position de la CFS ne demandait pas de poursuivre des recherches ciblées – c’était là un autre point faible.

«U = U: Undetectable = Untransmittable»

La déclaration suisse a eu un effet libérateur pour un très grand nombre de personnes touchées.   Pour la communauté internationale des chercheurs, elle a donné lieu à plusieurs études de grande ampleur qui ont confirmé rétrospectivement son bien-fondé. La dernière confirmation définitive est venue de la présentation des données de l’étude PARTNER-2 en juillet 2018 à la Conférence internationale sur le sida à Amsterdam. Mais le débat suscité par la déclaration a été aussi important que la recherche. Il faut beaucoup de temps pour se libérer des dogmes et on ne peut pas couper court au débat, qui est nécessaire à la recherche d’un consensus. La campagne «U = U: Undetectable = Untransmittable » a véritablement démarré cette année. Cela s’explique du fait que l’étude PARTNER-2 vient de lever les dernières incertitudes, révélant que les homosexuels séropositifs ne transmettent pas non plus le VIH à leur partenaire fixe. Cette campagne doit se poursuivre. Le message n’a pas encore passé, même au sein de la population suisse. C’est ce qu’a montré un micro-trottoir réalisé par la télévision suisse1   en vieille ville de Berne à fin mai.

1  Emission PULS du 4 juin 2018 sur la télévision alémanique

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